« Le jour où il n’y aura plus de vin » de Laure Gasparotto et Lilian Bérillon

 

« Le jour où il n’y aura plus de vin » est un livre écrit à quatre mains par Laure Gasparotto, journaliste spécialisée dans le vin et néo-vigneronne dans le Sud, et Lilian Bérillon, pépiniériste, fils et petit fils de pépiniériste à Jonquières (84). Mi récit mi essai, ce livre lance un cri d’alerte sur la qualité du matériel végétal qui conditionne la santé de la vigne et la qualité des vins.

Course aux rendements des pépiniéristes, standardisation et perte de savoirs-faire des viticulteurs seraient à l’origine d’une disparition de variété des spécimens et d’une accélération du dépérissement du vignoble mondial. Et qui dit vignobles médiocres dit évidemment vin de piètre qualité. A terme, c’est moins le jour où il n’y aura plus de vin que le jour où il n’y aura plus de « bon » vin qu’ils craignent.  Ils entendent donc « défendre la diversité, seule solution pour garantir la pérennité de tout végétal, ainsi que le retour de gestes oubliés qui garantissent plus de précision ».

Lilian Bérillon part du constat qu' »avant un vigneron plantait pour lui, ses enfants, ses petits enfants, voire davantage » mais que désormais le rapport au temps a changé et qu’il plante pour lui même. Alors qu’une vigne avait une espérance de vie pouvant atteindre 80 à 100 ans autrefois, maintenant elle ne vit parfois que 25 à 30 ans.

Selon lui ce problème à différentes causes :

  • Un temps de repos insuffisant entre l’arrachage d’une vigne et la replantation. Selon lui ce temps devrait être de 5 à 7 ans. Ce temps de jachère qui représente un manque à gagner certain (plusieurs années sans récolte) pour les vignerons mais qui était respecté autrefois car « les anciens acceptaient moins de confort que nous n’en exigeons désormais » permettraient auraient des effets certains sur la vigueur de la plante et sa bonne santé donc sa condition à vieillir.
  • La qualité du matériel végétal fournie par les pépiniéristes : « à force de reproduire vite, de cloner sans fin, la qualité des plants est gravement compromise ». Ancien courtier dans le secteur, avant d’avoir lui même créé une pépinière plus « vertueuse », Lilian Bérillon dénonce aussi avec cynisme ses anciens confrères expliquant que « la mortalité crée de l’activité pour la filière ».
  • Les maladies qui causent un dépérissement précoce des vignes. Il estime que 11% des ceps sont improductifs à cause des maladies du bois par exemple. Ce dépérissement aurait pour conséquence une baisse de 4,6 hectolitres par hectare (pour les AOP en 2014). Là encore de mauvaises pratiques viticoles seraient en cause, notamment la taille.

« Les causes climatiques ou biologiques ne sont pas nouvelles : le vigneron a toujours du s’adapter aux mauvaises surprises qui se présentent à lui. La menace actuelle résiste moins dans le dérèglement climatique que dans la perte de gestes ancestraux qui lui ont toujours permis cette adaptation. » Autrefois les vignerons greffaient eux mêmes. Cette pratique était enseignée dans les lycées viticoles. Les pépiniéristes fournissaient uniquement les portes-greffes, les vignerons sélectionnaient des greffons dans leurs vignes (la sélection massale) qu’ils greffaient ensuite eux mêmes.

Le problème fondamental serait donc celui de la « déresponsabilisation » du vigneron qui fait appel à des consultants et délègue la prise de décision, aussi bien à la vigne qu’en cave. « L’idéal, ce sont vraiment les démarches privées de vignerons qui cherchent à entretenir leur vignoble. C’est la seule manière de préserver la diversité, et plus intéressant que de planter des clones dont la mortalité est quasiment autoprogrammée ».

Pour remédier à ce dépérissement précoce, Lilian Bérillon encourage les vignerons à planter des « racinés ». Cette technique représente 20% de ses livraisons aux vignerons. « Avec le raciné, le plant de vigne développe son propre système racinaire dans le lieu où il vivra. Une fois que celui ci est en place, soit au moins trois ans après l’avoir planté, le temps que ses racines poussent un peu, on greffe la variété souhaitée. » Au lieu de planter un greffé-soudé, on plante d’abord ce qui fait office de porte greffe et ensuite seulement on greffe. Ce système permettrait de mieux enraciner le plant et donc de limiter le taux de mortalité. Il affirme même que 10 à 15% des plants greffés soudés développeraient des maladies contre un nombre « anecdotique » pour des racinés. Concernant le type de greffe, là aussi Lilian Bérillon déconseille également fortement la greffe dite « oméga » qui ne respecterait pas les flux de sève et serait donc contraire à un bon développement du plant.

Voici la chronologie qu’il explique mettre en place dans sa pépinière :

  • un vieux cep qui constitue « le patrimoine viticole » est repéré avant les vendanges dans un domaine
  • pendant deux à trois ans, il est observé puis contrôlé par des tests sanitaires pour voir s’il est indemne de maladie et de virose
  • des sarments sont prélevés qui permettent de récupérer une bouture : le « greffon » qui est préparé pendant l’hiver
  • en mars le greffon est greffé au porte greffe de 30cm environ
  • les plants sont mis en terre en mai, là le « porte greffe va libérer des racines, le greffon de la végétation »
  • aux premières gelées, les plants sont arrachés
  • la livraison aux vignerons se fait à partir de janvier

« Le seul rempart aux maladies et au réchauffement climatique, c’est définitivement la biodiversité ». Contre le réchauffement climatique, une des solutions serait de réfléchir aux cépages selon lui. « Il faut faire monter des cépages du sud vers le nord, pas l’inverse. La syrah provient du nord du Rhône, pas du Languedoc, d’où son espérance de vie courte dans cette région ». Mais concernant les cépages résistants, créés par croisement de variétés pour résister aux maladies cryptogamiques et ainsi limiter les traitement chimiques (voir notamment mon article à ce sujet ici) il dénonce « la perte de diversité puisque chaque nouvelle variété se limitera à un seul individu. La plus grande part de la viticulture cautionne ces nouveaux cépages, comme elle avait cautionné la sélection clonale ».

Mon avis sur ce livre (qui n’engage donc que moi)

Le sujet est effectivement brûlant et essentiel et mérite d’être porté sur le devant de la scène.Le constat de départ n’est pas une découverte. Les greffes repiquées ou dans des plantes meurent en trop grand nombre tous les ans et les maladies du bois progressent. Il existe d’ailleurs un plan national de lutte contre le dépérissement de la vigne (dont parle également ce livre). À la fin du livre, un lexique et un calendrier du pépiniériste sont éclairants et pratiques à consulter.

Mais au fil de ces quelques 130 pages, Lilian Bérillon se compare à un « Noé de la vigne » (sic) sauveur du vignoble grâce à son arche-pépinière. On le suit lors de ses rencontres avec des vignerons toujours très prestigieux. Les prises de conscience emphatiques sont à mon sens plus détaillées que les pistes pour faire face aux problèmes. Et cette phrase glissée l’air de rien : « J’aimerais tellement que les vignerons comprennent mon message. Que la presse l’explique, que les consultants me fassent intervenir. » Un mélange des genres sur fond de panégyrique qui m’a laissée un peu perplexe. Si le sujet vous intéresse, faites comme moi, lisez le et faites vous votre avis ! Et n’hésitez pas à me le donner …

« Le jour où il n’y aura plus de vin » par Laure Gasparotto et Lilian Bérillon, Grasset, 152p, 17 euros 

Pour aller plus loin : cet entretien de la Revue du Vin de France et cette interview de Laure Gasparotto chez Frédéric Taddeï sur Europe 1 

*Les photos qui illustrent cet article sont des photos d’archives personnelles 

 

 

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Le paillage comme alternative au travail du sol, essai en cours au Domaine de la Pousse d’Or en Bourgogne

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Un curieux manège avait lieu dans le Clos de la Bousse d’Or la semaine dernière, en contrebas de Volnay, le long de la route qui va de Meursault à Pommard, au pays des grands vins de Bourgogne. On y répandait de la paille, au pied des ceps de vigne, une pratique inhabituelle dans cette région plutôt traditionnelle. La paille était  même ramenée en bute de chaque coté des pieds, sur une quinzaine de centimètres, laissant apparaitre un creux au milieu des rangs de vignes.

Derrière ce projet insolite, il y a un homme, Hubert Rossignol et un domaine, le domaine de la Pousse d’Or, un domaine dans sa deuxième année de conversion en viticulture biologique et biodynamique. Rendez vous pris en ce matin glacial de janvier, un de ces jours où il fait trop froid pour tailler, Hubert m’explique sa démarche. Il a un objectif : ne plus travailler le sol. En d’autres termes, ne plus labourer. Labourer, c’est une pratique qui consiste à passer en tracteur ou à cheval avec des outils qui retournent la terre et donc suppriment les « mauvaises herbes » qui poussent et gênent en théorie la culture de la vigne.

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« Obtenir un sol autonome et sans mécanisation » voilà le but d’Hubert Rossignol. On est assez proche des concepts développés par la permaculture, un concept de l’agrologie en vogue depuis de nombreuses années qui consiste à retrouver un équilibre des sols par une pluralité de cultures complémentaires et à minimiser l’action humaine « culturale ». Des préceptes que Hubert a décidé de mettre en oeuvre dans une parcelle du domaine, un clos de de 2,13Ha le Clos de la Bousse d’Or.

Dans un premier temps, il a semé un enherbement dans cette parcelle. Un mélange de plantes légumineuses composé de trèfle nain blanc, de trèfle souterrain et de lotier. Semé après les vendanges 2015, ce petit tapis vert s’est enraciné à la faveur du printemps pluvieux de 2016. Ce type d’enherbement permet de capter l’azote et d’en enrichir le sol, de décompacter le sol grâce à sa multitude de petites racines traçantes, et d’enrichir le taux de matière organique présente dans le sol. Au préalable, une étude de sol sur cette jeune vigne de 7 ans avait été réalisée pour être sûre de son bon état.

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Le risque quand on sème d’autres plantes dans une vigne c’est d’avoir une trop grande concurrence en terme d’azote (que ces plantes aient d’importants besoins en azote dont a également besoin la vigne) ce qui n’est pas le cas avec ces légumineuses qui piègent l’azote et l’intègrent au sol. Autre risque potentiel : que ces plantes créent des foyers d’humidité trop important lorsque la vigne pousse et ne favorise la poussée de maladies cryptogamiques comme le mildiou ou l’oidium (des champignons, qui se développent très favorablement dans des milieux humides et sont très dommageables à la culture de la vigne). Hors ces légumineuses ne montent pas à plus de 15cm et ne nécessitent qu’un passage ou deux de tondeuse pour être maitrisées. Il s’agit donc d’une culture favorable à la vie du sol et facilement maitrisable.

Une fois ce couvert végétal fécond installé, Hubert Rossignol a décidé de pousser ses intuitions un peu plus avant. Tout simplement parce que ces concepts sont largement répandus dans d’autres cultures et qu’il les avait mis en pratique avec succès dans son propre potager, il a décidé de mettre en place un paillage de la vigne. Un paillage, c’est tout simplement couvrir le sol de paille, avec une épaisseur suffisante pour empêcher les « mauvaises herbes » de pousser. Sans mauvaises herbes, pas besoin de désherbant ni de labour… Cette paille provient en fait de miscanthus, une variété cultivée dans la Seurre sans engrais ni désherbant. L’idée est que ce monticule de paille au pied de chaque cep empêche la pousse de toute herbe concurrentielle à la vigne qui nécessite habituellement un travail mécanique.

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Dans cette même optique d’empêcher le développement de toute herbe concurrentielle à la vigne, outre ce paillage de miscanthus, un BRF ( Bois Raméal Fragmenté) a également été épandu aux pieds d’une autre partie de cette parcelle, afin d’établir une comparaison. Comme la paille, ce BRF doit se décomposer en 3 à 5 ans et favoriser la vie microbienne du sol pour permettre sa décomposition. L’objectif étant toujours de permettre au sol de subvenir à ses propres besoins sans intervention humaine. Les passages en tracteurs dans la vigne seraient alors réduits à leur strict minimum : rognage et traitements.

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Ce paillage nécessite cependant de préserver la bande enherbée de légumineuse dans le rang de vignes. Il faut donc veiller à ce que la paille ou le BRF ne recouvre pas le milieu du rang mais soit bien localisé le long des pieds pour permettre à cet enherbement d’apporter ses bienfaits à la vie du sol. A l’avenir il conviendra de noter les effets du paillage et du BRF, de les comparer avec les témoins (des pieds de vignes laissés sans couvert végétal au sein du clos) pour voir quels sont les effets de ces pratique sur la vigne : leur résistance aux maladies, leur précocité, leur vigeur etc… Autant de paramètres à étudier de manière précises et grandeur nature dans ce clos.

Le domaine est actuellement à la recherche d’un stagiaire pour s’occuper de ce travail de collecte, de comparaison et d’étude de ces essais en situation. Pour plus d’informations n’hésitez pas à contacter le domaine.

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Contacter le Domaine de la Pousse d’Or : 

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Plus d’infos sur leur site web

Contact : Domaine de la Pousse d’or -Rue de la Chapelle, 21190 Volnay – Cote D’Or – France
Tel. : +33(0)3 80 21 61 33

Email : patrick@lapoussedor.fr

 

 

 

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